Michel Nuridsany
French (English
translation)
Une
puissance, Sujata, c 'est cela et plus encore: une
lumière.
A son rythme,
lent et obstiné,
elle s 'est épanouie. Libérée. Et la voilà,
telle qu'en cue même sa jeune maturité la change,
rayonnante.
Je Ia connais
depuis peu,
quatre ou cinq ans, je crois, lorsqu'elle exposa au Grand Palais,
à
Découvertes, surgeon intempestifde la FIAC où 1'on
trouvait
de jeunes artistes différents, des espoirs.
Après
j'ai assisté
à sa métamorphose continue d'une exposition à
l'autre,
vu comment s'opérait une sorte de révélation
à
1'intérieur d'elle même et dans l'être profond de sa
peinture, territoire où le désir peut se perdre devant la
multitude de ce que Borgès nommait " Les chemins qui bifurquent
". C'est que la liberté de 1'artiste n'est pas celle de tout le
monde. Comme dit Henry James ;il faut du travail et, au bout, une
folie.
On n'oserait plus, aujourd'hui, nommer cela inspiration mais de quoi
s'agit-il
? Que se passe-til lorsque Rilke, ce prince des poètes, reste
muet
pendant dix ans, troublé de se trouver sans mots, sans cette
étincelle
qui allume le regard et qu'un jour lui arrive d'on ne sait où
les
premiers vers des élégies de Duino: Qui donc, si je
criais
m'entendrait parmi les hiérarchies des anges ? Et en supposant
que
l'un d'eux, soudain/me prenne sur son coeur: je succomberais mort de
son
existence plus forte car le beau n'est rien que le premier degré
du terrible...
Lorsque Sujata
était
enfant la poésie sortait de sa bouche comme une grâce sur
laquelle elle n'avait pas de prise. Sa mère s'essayait à
donner forme à ce miracle, transcrivait une phrase ou deux. Et
puis
la petite Sujata a commencé à dessiner, à
1'âge
de cinq ans, la poésie s'est éteinte. Partie comme elle
etait
venue...
Je crois
qu'elle a ressurgi
beaucoup plus tard, ces derniers temps, dans des papiers lents,
ouverts,
où chante la couleur, où 1'énergie commande, fait
vibrer l'air profond.
Sujata Bajaj
est arriveé
à Paris en 1988. Le peintre Raza qui comptera beaucoup pour
elle,
lui avait conseillé de venir en Europe. En Inde, elle
travaillait
à une thèse sur l'Art tribal et vivait, dit-elle dans un
milieu extraordinaire.
A Paris, aux
Beaux Arts,
le milieu est moins extraordinaire, sans doute, mais la rencontre avec
Claude Viseux sera déterminante. Il est professeur. Il utilise
le
monotype. Cette façon de travailler va fasciner Sujata Bajaj. En
quoi consiste-t-elle? A encrer une plaque de métal, à
travailler
le noir et à placer une feuille dessous, à faire agir la
presse. On peut se servir aussi de plaques de verre. Degas
appréciait
beaucoup ces drôles d'impressions à tirage unique.
A Sujata Bajaj
Claude Viseux
lance: Avec le monotype tu pourras trouver ta propre langue. Propos
prémonitoire.
Au début Sujata Bajaj s'éblouit d'orchestrations
profuses,
d'éléments hétéroclites. Elle nourrit un
peu
trop ses plaques et ses papiers. Excès de débutante.
Excès
nécessaire et qui révèlent une nature
généreuse,
encore étonnée des accidents heureux qui se
révèlent
sous la presse et qu'elle contrôlera plus tard.
Elle travaille
aujourd'hui
ses papiers à l'intérieur de la pâte, colle par
dessus
des papiers de soie, laisse aller la craie à la surface, change
chaque fois de technique, allume des feux au bord de certains papiers,
convoque des écritures de toutes sortes mais surtout un signe
qui
court dans toutes les oeuvres récentes: OM. OM, cri primordial,
verbe des origines, OM énergie. Ce signe, ces lettres
s'organisent
de toutes les les manières, en éqilibre, en valsant aux
extrêmités
opposées de la composition. C'est une vitalité. Autour
naissent
et meurent des planètes ou des étoiles. Des formes. Une
peinture
en devenir. Ouverte.
Michel
Nuridsany
Art critic, Le
Figaro,
Paris
English (translated
from original French)
Sujata
exudes strength. More. She exudes light.
She has
blossomed at her
own rhythm, slowly, obstinately. She has been liberated. And here she
is,
radiant, transformed by her young maturity.
I have known
her for only
a short while, may be four or five years when she was showing at the
Grand
Palais, in Decouvertes, this unseasonal spring of the FIAC on which you
found young artists and young hopefuls.
Later, from one
exhibition
to the next, I witnessed her continued metamorphosis; I saw how a
revelation
unfolded itself within her and within the depths of her painting. This
is a territory where desire can lose its way in the multitude of what
Borges
calls The Paths which Bifurcate. For the freedom of the artist is
unlike
the freedom of anyone else. As Henry James said : You need to work and,
at the end of work, you need madness. Today, one dare not call this
inspiration.
But what do you call it then? What happens when Rilke, this prince of
poets,
remains speechless for ten years, troubled because he cannot summon the
words, the spark in him yet to be kindled, and then suddenly one day,
from
heaven knows where, the first lines of Duino's elegies visit him? Who,
among the hierarchy of angles, would hear me if I cried? / and what if
one of them were suddenly/to take me to heart: I would succumb, die
before
a stronger existence! for the beautiful is nothing/ but the first step
into the terrible.
When Sujata was
still a child,
poetry flowed from her lips spontaneously, like a blessing. Her mother
who attempted to give this miracle a shape, would transcribe a line or
two. And then, as little Sujata began to draw at the age of five or
six,
poetry vanished. It departed as it had come.
I believe it
resurfaced
much later, in these last years, in slow, open papers on which colours
sing and energy
dominates, making
the very
air quiver.
Sujata Bajaj
arrived in Paris
in 1988. The painter Raza who means a great deal to her, had advised
her
to come to Europe. In India, she had been working on a thesis on tribal
art, living in what she called an extraordinary milieu.
At the Beaux
Arts in Paris.
the milieu was, to be sure, less extraordinary. But her meeting with
Claude
Viseux was decisive. He is a professor. He uses the monotype. His
manner
of working fascinated Sujata Bajaj. What did it involve? It involved
inking
a metal plate, working on the black, placing a leaf underneath and
setting
the press in motion. The metal plate could be substituted by a glass
one.
Degas greatly admired these quaint little techniques which in fact
could
be used for making no more than one print.
To Sujata Bajaj
Claude Viseux
declared: With the monotype you will be able to find our own Language.
His words were prophetic. In the beginning Sujata dazzled herself with
profuse orchestrations and unusual elements. She overnourished her
plates
and paper. It was the excess of a debutante but, all in all, a
necessary
excess; it bespoke a generous nature which was astonished by the happy
accidents emerging from the press. These she would later control.
Currently she
is working
inside the paper paste over which she sticks papier de soie, traces the
surface with chalk, changes her technique incessantly, burns the edges
of certain papers and harnesses a variety of scripts. However, there is
one signature that is stamped on all her recent works: OM. OM, a
primordial
cry, the original word, OM energy. This signature, these letters, are
organized
in every conceivable way, in equilibrium; they dance at the opposite
extremities
of her composition, they breathe vitality. Around them, stars and
planets
are born and die. Forms. A painting that is a becoming. Open-ended.
Michel
Nuridsany
Art Critic, Le
Figaro, Paris.
Back
to Reviews