Beatrice Comte
Il est tentant de considérer Sujata
Bajaj sous l'angle de ses racines. Certes, la chaude
intensité chromatique qui illumine son oeuvre évoque le
Rajasthan natal, ses déserts aux tonalités
saturées, ses villes roses, ses miniatures sensuelles.
Bien sûr, une énergie intérieure quasi visible
irrigue ses créations, comme si les fragments des plus beaux
textes hindous qu'elle aime à y interpoler communiquaient
directement aux spectateurs une maniére de frisson
sacré. Sans aucun doute, inlassablement reprise de
pièce en pièce, la scansion obstinée d'une courbe
matricielle qui hante ses compositions et les structure, cette
scansion-là renvoie bien à la graphie du OM primordial
que dans les temples ou dans leur coeur en Inde psalmodient les
fidèles. Le regard attentif, cependant, passera
outre. Dans une liberté sans référence, il
préférera s'enchanter de la poésie profonde qui
naît des doigts de Sujata. Une poésie infiniment
personnelle, douce et incisive, muscale et silencieuse, à la
fois spontanée et composée avec rigueur. Modulées
telles un chant, harmonieuses telles une danse, les couleurs
raffinées glissent subtilement les unes dans les autres.
Palimpsestes inversés, les surfaces tactils - dont on ressent
physiquemnt la riche et opulente texture - donnent aux doigts la
violente envie de les caresser, parcourir, explorer. Les formes
lyriques et souples semblent saisies dans le moment même qu'elles
engendrent la vie: leur torsion est une élévation, une
offerte, une flamme vitale. Aériennes,
légères, dynamiques, elles s'élancent avec
grâce et force d'un fond d'écriture effacées ou
lacunaires, qui affirme l'ancrage du monde contemporain dans une longue
mémoire spirituelle. Elles font coïncider
appartenance et liberté.
Ecouter l'artiste expliquer
sa pratique est une expérience rare: on la fait
répéter, recommencer, raconter encore, tant l'on est
surpris qu'un si long enchaînement d'opérations, que de si
nombreuses manipulations, accumulations et superpositions, qu'un
processus si lent et complexe, que tout cela aboutisse à des
oeuvres vibrantes de transparence, comme animées d'un mouvement
frémissant qui les fait d'ailleurs parfois déborder de
leur champ initial. L'art de Sujata consiste
à conquérir un curieux équilibre entre trace et
déferlement, entre charge de sens et lyrisme. Quasi
rituel, le voyage plastique qu'elle accomplit au sein de la
matière est découverte dominée, et non errance
aléatoire. Pour réaliser ses étonnants Mixed
Medias, elle part d'une pâte de coton atisanale, y
mêle des pigments, ajoute mille choses dont des bribes de tissus,
des cordelettes et des fragments de livres anciens. Ayant
pressé le tout, elle le réhausse à l'acrylique
avant de le déchirer en lambeaux qui ne seront jamais que l'un
des matériaux de l'oeuvre à venir, toute nourrie de
vélins arrachés et de krafts découpés,
d'huile d'encre et de cire, d'acrylique, de gouache et de craie. Un
passage par le feu pour atteindre à la pureté, un passage
sous la presse pour assure la cohésion, et voici que le
divers se font dans l'unique et la matière dans l'esprit.
Beatrice Comte
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